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ARNAUD
Le texte qui suit est le fruit de quelques mois d'errances. Quelques mois où j'ai tout tourné et retourné dans ma tête.. Commençons par ce qui pourrait sembler être une mise en garde: les points de vues qui vont suivre sont ceux d'un jeune garçon de 26 ans, qui cherche à faire un pont entre l'adolescence, le travail, la radicalité, les responsabilités...en ce sens ce qui restera ici est un témoignage de ces quelques mois de questionnement, mais certainement pas une vue définitive. Si dans les mois ou les années à venir, on se croise lors d'un concert, d'un repas à la cantine du boulot, dans l'escalator du métro, ou lors d'une ballade en montagne, n'hésite pas à me faire part de mes erreurs, et ne soit pas étonné si je te semble être moi même et mon contraire.
Il arrive des moments dans la vie où les questions se font tellement présentes qu'elles en deviennent pesantes. Pesantes dans leur occupation de l'espace et du temps plus que dans leur réelle capacité à écraser le goût des jours qui passent.
Depuis quelques mois maintenant, le projet qui a abouti au disque que tu tiens entre les mains à occupé une partie de mon temps et de mon esprit. Sa place est particulière, presque sulfureuse, étant le terrain de remises en questions parfois violentes.
Il faut que je me rende à l'évidence, le punk n'occupe plus autant d'espace dans ma vie qu'au cours des dix dernières années. Ou pour dire les choses de manières plus justes et réalistes, le punk n'occupe plus autant de place dans ma vie imaginaire et fantasmée, et occupe un peu moins de temps de ma vie physique.
Depuis les années ou j'ai eu l'occasion de côtoyer ce microcosme aussi motivé que motivant, j'ai eu l'occasion de voir pas mal de personnes parler de jeter l'éponge, de quitter le navire, et même certaines personnes le faire vraiment. Et je me disais: « Non mais comment est-ce possible de tout envoyer balader alors qu'on a donné 10 ans ou plus de sa vie pour des idées et réalisations aussi radicales que prenantes? ». J'avais vraiment l'impression que tourner le dos était impossible, true till death en quelque sorte. Et bien j'avais tort. Ou plutôt ma vision était très binaire et finalement fausse et réductrice. Je m'explique.
Le punk est une formidable et conséquente mine de subversion. Il a été en quelque sorte le foyer qui a permis de forger ce que je suis aujourd'hui dans la continuité de mon éducation plutôt militante et concernée. Il a aussi été le terrain de la construction d'un certain dogmatisme (que j'ai vraisemblablement construit tout seul car je doute de son existence réelle) relatant l'impossibilité d'un autre fonctionnement que le dévouement total. Or depuis un bon moment maintenant, la réalité me revient en pleine gueule. Les choix de vie que je fais ne sont pas en adéquation avec la place qu'occupait le punk (ainsi que ses tenants et aboutissants) dans mon esprit. Malgré des points de vues, des actions, des lectures plutôt radicales, 99% de ma vie n'est pas punk. Il a fallu se rendre à l'évidence, ça a pris du temps mais maintenant je sais me positionner dans ce cadre. J'ai des convictions politiques et des modes de réflexions proche des milieux autonomistes et radicaux, mais je n'en suis pas. Je ne suis pas un militant actif, je ne suis pas un squatteur, je ne fais de label ou de distro, je n'ai plus la force d'écrire des zines...la liste est longue. Alors est ce que pour autant la seule solution est de quitter le navire? Est ce qu'il semble si juste de se dire que je quitte un lieu que je n'ai finalement pas réellement habité?
Une des réponses, faisant echo changement quant à la binarité de ma position, est de simplement penser que plusieurs façon d'aborder et de vivre le punk existent:
Il est possible de tout vouer à la radicalité et à la rupture consommée face à notre chère société libérale. Cette position requiert des choix de vies douloureux et pesants pour les personnes l'ayant adoptée. Cela procure certainement des aboutissements très intenses dans les réalisations quotidiennes, et des sensations de vies bien loin des codes spectaculaires de la société normée. Cela induit aussi un certain détachement, un certain éloignement de la vie « classique ». En ce sens je perçoit finalement cette position non pas comme une vue subversive tendant vers une conscientisation des « masses », mais plutôt comme une lutte interne, presque désespérée, face à un monde que l'on ne fait pas sien, avec lequel il semble être impossible d'être en adéquation. Il s'agit pour ce personnes de s'entre-aider, de créer un creuset où ils/elles se sentent mieux et plus libre.
Cependant, pour côtoyer des personnes adoptant un point de vue de ce type, il ressort une certaine fermeture d'esprit, qui est plus subie que voulue à mon avis. Fonctionner en cercle fermé, en quelque sorte refuser la sociabilisation froide et intéressée, cela fait passer à mon avis à côté de nombreuses choses. Étrange. Cette perspective semble aussi négative que positive. Je m'en expliquerai plus loin.
On peut envisager le punk de bien d'autres manières différentes, mais une retient plus particulièrement mon attention. Il me semble possible d'envisager le punk comme un bol d'air. Non pas comme l'air pur que l'on voudrait respirer à plein poumons, mais plutôt comme l'air pur qui permettrait de tenir jusqu'à la prochaine inspiration. Il s'agit pour des personnes, qui sont à divers niveaux impliqués dans la société actuelle de s'encanailler, de se faire du bien, de se sentir libre, d'aider d'autres personnes, mais de manière ponctuelle. Organiser une réunion dans un squat, soutenir des sans-papiers, organiser un concert ou je ne sais quoi encore...puis reprendre sa place dans la normalité. Et la question qui me vient à l'esprit est simple. Est-ce si critiquable? On peut bien entendu penser ces personnes comme des cowboys ou des colons, manipulés par le spectacle, qui viennent gangrener ce que d'autres construisent, ne se mettent pas en danger. Le point de vue peut se comprendre. On peut aussi les considérer comme des personnes n'ayant pas le courage de se donner corps et âme, des personnes un peu frileuses, qui émettent des doutes face à des choix de vie radicaux. Mais est-ce si grave, est-ce si malsain? Pourquoi ne pas admettre qu'il est très dur de quitter la norme, que cela n'est pas donné à tout le monde? Pourquoi ne pas lire ce comportement comme une porte ouverte, comme un lot de questionnement, comme une envie et un désir, mais dans une vue plus constructive que destructrice . Est-ce qu'on ne peut pas se sentir proche du punk et de la radicalité, mais ne pas avoir le courage de tout leur vouer? Est-ce qu'il n'est pas possible d'être dans la norme, de participer de manière sporadique à cette radicalité sans pour autant aspirer tout de son essence et la dénaturer?
Pour ne pas donner l'impression que je rejette les points de vue binaires et finalement en créer un, il est évident qu'autant de manières de vivre le punk existent que de personnes pour le vivre. Et il existe même des personnes qui ne sont pas punk tient!
Et mon avis dans tout ça me diras-tu. Et bien après maintes réflexions, il me paraît clair que ma position est la seconde. Cela va sans dire que je ne rejette aucunement la première position et ses acteurs/actrices. Je leur dois beaucoup et admire largement leur choix.
Cependant il a fallu se rendre à l'évidence. Ce ne sont pas les miens. Mais qu'est ce qui a déclenché ce choix de ne pas aller vers plus de radicalité (car cela aurait pu être le cas) ? En fait il s'agit de mon arrivée dans le monde du travail. Alors est ce que le cryptcapitalisme m'a aspiré, ou est ce que ce qui s'est produit est mûrement réfléchis. Je n'en sais rien. Et peut-être même que je m'en fou. Ce qui compte au moment où j'écris ces quelques lignes est que je commence à comprendre où je me situe. J'ai commencé à travailler dans l'éducation depuis maintenant deux ans. Je vous épargne le débat sur l'éducation et son rôle sociétal, ce n'est pas l'objet de ce texte. Mais ce qui est sûr, c'est que travailler dans des établissement scolaires dits d' « éducation prioritaire » (je déteste l'appellation mais elle permet de situer) m'a ouvert les yeux. Vers quoi? Vers tout ce que le punk me proposait d'appliquer en terme d'ouverture d'esprit, mais auquel je n'avais jamais été confronté. Je me suis mis à côtoyer des jeunes issus de l'immigration, la plupart d'éducation et/ou de confession musulmane. Et d'un coup, les slogans anti-racistes, anti-sexistes, anti-toutcequetuveux du punk, et bien il a fallu les appliquer. Exit le milieu des blancs/mâles/hétéros/athées/middle-class. Bienvenu à l'existence multi-ethnique, à la richesse culturelle, la pauvreté sociale, la différence. Bienvenu aussi aux clichés sexistes, à l'homophobie ou au culte du corps et du spectacle. Mais ces personnes que je pensais tellement happées par la société moderne m'ont apporté quantités de choses concrètes que le punk ne m'avait permis que d'effleurer. Cela m'a renvoyé face à ma culture, aux concepts qui sont miens, à l'occidentalisation de mes modes de pensée. En deux ans, cela m'a transformé. Cela m'a redonné le sourire, cela m'a donné une place, un rôle, un joli lot de questions toutes neuves aussi.
Finalement, je me suis rendu-compte que tout ce que le punk m'a apporté, je pouvais aussi m'en servir dans la vraie vie, mais pas forcément au travers d'une position radicale et d'un cadre. Mes points de vues ne sont que des points de vues, discutables, qui s'imbriquent avec d'autres manières de vivre et de penser le monde. Et cette ouverture concrète le punk, ou tout au moins la manière que j'avais de vivre le punk ne me l'avait jamais permise. Alors oui oui ma manière de vivre le punk a changé, et en ce qui me concerne, pour le meilleur.
Au début de ce texte, je disais avoir passé des années à ne pas comprendre comment il peut être possible pour des personnes de quitter le navire, de s'auto-saborder. Mais maintenant je le comprend. Parce que finalement je pense que quoiqu'il en soit, le punk, qu'on l'adopte à vie ou non, nous transforme de manière non négligeable, nous permet une grille de lecture du monde plus qu'intéressante. Mais finalement j'ai choisis d'utiliser cette grille pour mieux vivre ma participation à la normalité. Enfin je ne me mens plus, j'affronte ce que je suis vraiment. On peut donc certainement quitter les disques couleurs, les abus de soulseek et les patchs à outrance, les morceaux tout feux tout fast, tout ça en restant punk. Mais peut être juste d'une autre manière.
Je ne suis pas du tout en train de faire mon coming-out ou d'écrire une lettre d'adieux. Je suis juste en train d'essayer de commenter une position. Des projets liés au punk j'en ai encore plein, et j'y crois autant que lors de toutes ces années qui viennent de passer. D'ailleurs le disque que tu tiens entre les mains est le fruit de la collaboration des punks divers et variés, dans leur manière de le vivre et de le penser. Et c'est drôle parce qu'au moment où je remets en question mes certitudes, je me retrouve à participer à un disque plus punk que tout les autres auxquels j'ai participé dans le passé, car il est une collaboration entre plein de personnes de cette communauté, et qu'en plus il s'agit d'un disque bénéfice pour deux groupes de personnes activistes.
Alors peut être que simplement faire de la musique avec ses amis, la partager avec les autres au travers d'un disque, et tenter d'aider à l'aide d'un bénéfice est quelque chose de punk. Quelque chose de punk mais de manière sporadique et pas dévolue. Une participation, pas une adéquation. Un bol d'air pour jeune mâle blanc hétéro de la middle-class peut être. Une pierre à l'édifice à coup sûr.
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