JULIEN

Depuis le jour où j'ai acheté mon premier 7" d'Amdi Petersens Armé à leur concert à l'Akademie de la Kontr Kultur à Lyon il s'en est passé des choses et jamais je n'aurais imaginé que la scène musicale dans laquelle j'allais m'engager corps et âmes aurait autant d'impact sur moi et mon évolution... Le groupe est le reflet de mon évolution et mon affect pour cette scène en est sa traduction... en positif comme en négatif. Paradoxalement, plus je m'intéresse au punk, à son évolution, à ses racines, et moins je le comprends... il semble partir dans tous les sens, constament, selon ses acteurs, les villes, les pays, les cultures, n'a souvent pas les mêmes bases et les mêmes finalités, ni les mêmes expressions pourtant il permet à beaucoup de tourner, voyager, rencontrer, partager, échanger. Revendiquant tantôt la spontanéité ou la réflexion, la légèreté ou la conscience, la liberté totale ou le communautarisme il semble avoir pris de multiples visages après près de 30 ans d'existence. De mon côté, après un certain nombres d'années à tâter le terrain, à me tromper et à réajuster le tir, à le décortiquer pour le mettre en rapport avec mon quotidien et ma manière de voir le monde, finalement je me demande aujourd'hui où cela m'a mené, où je me situe puisqu'il y a toujours un bon moyen de se retrouver en contradiction, de trouver des contre-exemples, de vivre bonnes et de mauvaises expériences.

Je considère ce disque comme un aboutissement et une synthèse de toutes ces années investies dans ce réseau, puisque je ne me serai jamais senti capable d'une autre manière et avec d'autres personnes. Je me sens maintenant suffisemment investi et sensible à ce qui se passe autour de moi, dans mon environnement proche pour vouloir soutenir des choses par l'intermédiaire du groupe. Apporter du fond à la forme me paraît donc de plus en plus important pour tenter de faire de nos disques, concerts, etc. quelque chose d'unique et fédérateur. J'utilise 'de plus en plus' volontairement puisque ça n'a pas toujours été le cas car comme beaucoup d'entre nous, l'appréciation de la musique a souvent été mon élément déclencheur et mon principal moteur. Comme beaucoup d'entre vous cette implication 'consciente' me procure cette agréable sensation d'être bel et bien vivant, d'être capable de mener à bien des projets, montés, soutenus avec des amis et par plein de gens vivant parfois très loin de chez moi. Et je considère personnellement tout ça comme de véritable accomplissements.
Ce disque m'a aussi demandé un investissement comme jamais auparavant. De la composition à l'enregistrement et la sortie du disque en CD via Echo Canyon, du graphisme à la sérigraphie, de ma participation à Food Not Cops jusqu'à l'interview, la concrétisation de ce projet, sa forme et son fond parlent mieux que tous les textes pompeux que je pourrais écrire sur la valeur et l'intérêt d'une telle démarche. Je pense aussi que tout le monde le comprendra aussi bien car dans ce cas les faits parlent souvent bien plus les mots il me semble.

Si ce disque est la synthèse de ces années passées à observer et à m'impliquer, il arrive aussi à une période où je me sens de plus en plus capable de prendre du recul sur mon investissement, d'en comprendre aussi les pièges ou au moins certains aspects négatifs. Car il y a aussi quelque retours de bâtons, des détails de ma réalité, des situations et des réflexions blessantes, des discussions brillantes avec des personnes 'non-punk' qui me procurent cette sensation horrible d'être un imposteur professionnel, de parler pour ne rien dire en rabachant les mêmes postulats aux mêmes gens, comme si ce que j'appelle convictions n'étaient que de l'auto-satisfaction ou de l'auto-suffisance. A 26 ans j'arrive parfois aux mêmes conclusions qu'Arnaud, sur ces convictions que l'on peut si facilement contredire, mettre en difficulté... de ce fameux mode de vie alternatif et radical finalement difficile à mettre en oeuvre dans mon quotidien. Je décèle aussi parfois des idées issues de la communauté plutôt que de ma propre réflexion et ça me gêne puisque mon expérience devrait être le principal moteur de mes idées... Aussi, constater ceci m'amènent d'autres remarques, d'autres questions plus globales : ne manquerait-on pas souvent d'humilité et de légèreté ? Ne dégageons-nous aussi pas souvent un sentiment d'autosuffisance, de tout avoir toujours mieux compris que tout le monde pour pouvoir sans cesse juger, dénoncer, stigmatiser des groupes, des pensées, des gens agissant différemment d'une démarche strictement DIY ? Car c'est si facile de tomber dans cette complaisance pour se sentir admis, de jouer aux dûrs et aux méchants... Et inversement, ne blanchis-t-on pas certains comportements consuméristes ou déconcernés par des discours peu sincères ou par trop d'attitudes conciliantes ? De vois-t-on pas aussi de plus en plus de comportements professionnels, ne laissons-nous pas aussi de moins en moins de place aux sexualités et modes de vie alternatives ? Car c'est si facile de ne pas mettre en question nos héritages traditionnels et culturels occidentaux, d'agir comme des aveugles et des ignorants... Alors après 8 ans passés à décoder, comprendre, admettre, refuser, entreprendre, ce n'est donc pas plus évident de trouver sa place, de savoir comment se situer par rapport à tout ça et d'avoir un discours clair et determiné, et avant tout sincère et intègre... en tout cas je ne pense pas y être encore vraiment arrivé.

Finalement je dois admettre que le punk ne fait de moi ni quelqu'un de meilleur, mais néanmoins ni de pire, enfin du moins je l'espère. Plutôt qu'un bol d'air comme Arnaud, je le considère plus maintenant comme un outil précieux pour me construire moi-même maintenant et pour plus tard à défaut de le concevoir comme une finalité. Bien sûr, je garde beaucoup d'estime et d'inspiration pour ceux et celles qui le font exister de maniere plus radicale, mais c'est la manière qui me sied le mieux quand à mes compromis quotidiens pour avoir des pensées radicales mais un mode de vie 'normal'. J'ai surtout moins cette sensation de devoir rendre des comptes ou du moins sentir que j'ai à me justifier. Un précieux outil donc, auquel je suis attaché de part mon parcours et mon expérience, duquel je prends grand soin, que j'entretiens avec affection, qui surtout me permet de concrétiser des projets personnels comme celui que tu tiens.